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La Terre dans l’œil de Thomas Pesquet, saison 2 : les lacs de Toshka en Egypte
La Terre dans l’œil de Thomas Pesquet, saison 2 : les lacs de Toshka en Egypte
© T. Pesquet - ESA / NASA

| Gilles Dawidowicz

La Terre dans l’œil de Thomas Pesquet, saison 2 : les lacs de Toshka en Egypte

Depuis le 27 février, l’astronaute Thomas Pesquet puise dans ses archives des clichés de la Terre inédits, pris depuis la Station spatiale internationale. Ici, une rive de l’un des lacs de Toshka, en Egypte.

En attendant Proxima 2

Depuis le mois de mai, Thomas Pesquet est de retour à l’entraînement au centre spatial de Houston, au Texas (États-Unis). En attendant sa seconde mission spatiale (annoncée en 2021), l’astronaute français continue de partager des clichés de la Terre inédits, extraits de ses archives.

Cette onzième image commentée aujourd’hui montre un paysage exceptionnel à beaucoup d’égards. Elle a été réalisée au cours de la mission Proxima, entre novembre 2016 et juin 2017, et postée le 17 juin dernier sur les réseaux sociaux, avec le commentaire suivant : « Au-delà des contrastes magnifiques vus d’en-haut, la désertification est un fléau qui peut très vite s'abattre sur les populations locales. Fier que ma compagne travaille sur des pratiques agricoles durables avec la Food and Agriculture Organization of the United Nations (FAO) », en ajoutant sur la traduction anglaise de Twitter la mention « quelque part près de la Mer Rouge ».

 

Localisation

Nous sommes non pas près de la Mer Rouge mais au Centre-Sud de l’Egypte. Plus exactement à 600 km à l’Est de la frontière Libyenne, à 500 km à l’Ouest de la rive occidentale de la Mer Rouge, à environ 250 km au Sud-Sud-Ouest d’Assouan, à 200 km à l’Ouest du lac Nasser, à 150 km au Nord-Nord-Ouest d’Abou Simbel, et à 100 km au Nord de la frontière avec le Soudan. Bref, nous sommes en plein désert du Sahara, le plus vaste désert chaud du monde.

La scène se situe dans le gouvernorat de la Nouvelle-Vallée, l’un des 27 gouvernorats de l’Egypte (des divisions administratives appelées en arabes « muhafazar »). La capitale de ce gouvernorat est Al-Kharga, une oasis, et se situe à environ 250 km au Nord.

 

Analyse de l’image

Le Nord est vers 8 heures. La scène couvre une superficie de 15 km par 10 km. Comme le souligne Thomas Pesquet, l’image est spectaculaire d’abord par ses contrastes et l’incroyable dynamique qu’ils lui procurent. Impossible de connaître le niveau de retraitement de ce cliché, mais il est certain que même en couleurs originales, nous avons là une merveille pour les yeux… Alors justement, que voyons-nous sur ce cliché ?

Tout d’abord des dunes de sable de différentes formes et de différentes tailles. A priori banales pour le profane, quelque chose ne va pourtant pas du tout ici pour le géographe ou le géomorphologue… Comment expliquer que des dunes s’enfoncent dans de l’eau tout en restant apparentes et formées ? Il y a quelque chose « qui cloche » ! Explications.

Une dune est une formation superficielle, en relief, composée de sable et façonnée par un vent dominant ou un vent dominant aidé de vents secondaires. En groupe, elles forment des ensembles plus ou moins vastes. Fixes ou mobiles, héritées, récentes ou actuelles, les dunes sont présentes dans de nombreux écosystèmes de la Terre, mais aussi ailleurs dans le système solaire, comme notamment sur Vénus, Mars et Titan… On trouve des dunes littorales (la dune du Pilat par exemple, dans le bassin d’Archachon), des dunes continentales et des dunes hydrauliques. Elles peuvent être petites ou hautes, fines ou larges et couvrir des superficies très variables. Par ailleurs, elles peuvent prendre de nombreuses formes selon leur dynamique et être de couleurs très variables selon la qualité et le type du sable qui les composent. Enfin elles peuvent être isolées ou en groupes, voire même coalescentes et se mélanger les unes aux autres.

Sur Terre, les dunes se forment nécessairement dans des régions où le sable est abondant et libre d’être pris en charge par les vents : c’est le phénomène de déflation, qui peut se résumer en une érosion plus ou moins efficace qui enlève du sol des matériaux meubles et secs. Ainsi, selon la compétence du vent et la taille du sable, ce dernier est transporté au ras du sol par saltation ou se trouve soulevé dans l’atmosphère pour finir par s’accumuler au sol quand la compétence du vent chute. Alors, le sable forme finalement une dune.

Nous observons également sur ce cliché un rivage. Difficile d’après l’image de savoir s’il s’agit d’une mer, d’un océan ou d’un lac. En fait, il s’agit bien du rivage d’un lac, qui n’est ni réellement naturel, ni réellement artificiel. Ce lac, l’un des lacs de Toshka. Il est apparu il y a seulement quelques années et s’est formé dans la dépression de Toshka suite à la création par le gouvernement égyptien, de la « deuxième vallée du Nil ».

Ce qui ne va pas donc, c’est d’observer sur ce cliché, des portions entières du champ de dunes, dans les eaux du lac ! Le champ de dunes étant actif, il devrait disparaître et se faire éroder, presque dissoudre par les eaux du lacs… Sauf que ce n’est pas le champ de dunes qui rentre dans les eaux du lac, mais les eaux du lac qui émergent du sous-sol et noient le champ de dunes !

 

Un peu d’histoire

Au début des années 60, le président Nasser ordonne la création du haut barrage d'Assouan à quelques kilomètres seulement de l’ancien barrage d’Assouan édifié en 1902. Sa construction conduit à la formation du lac Nasser, un lac artificiel de 550 km de long situé à la frontière entre l’Egypte et le Soudan. Il constitue un réservoir d’environ 160 km3 d’eau douce en plein désert !

Ce barrage hydroélectrique est conçu avec plusieurs objectifs :

- réguler les crues et limiter les inondations intempestives et répétées du Nil (qui pourtant apportent les limons fertiles en aval),

- rendre l’eau disponible tout au long de l’année et lutter contre les sécheresses imprévisibles,

- étendre les surfaces irriguées et ne plus les limiter aux seuls rivages du fleuve,

- améliorer la navigation sur le fleuve,

- produire de l’électricité.

Près de 20 ans plus tard, l'Égypte commence la construction du canal Sadate, creusé et bétonné vers le l’Ouest et le Nord-Ouest du pays. Ce nouveau canal dépasse la côte 178 mètres (le niveau du lac Nasser). L’eau ainsi déviée vers le centre du pays à la faveur de grandes crues, doit permettre la création d’une « seconde vallée du Nil », tout aussi fertile que la première. Le canal est donc dirigé vers l’oued Toshka jusqu’à l’extrémité Sud du vaste plateau calcaire datant de l'éocène.

 

Une catastrophe écologique, technologique, industrielle, humaine

C’est dans les années 90 que l’eau commence à s’y écouler à la faveur de crues exceptionnelles. Mais dans le désert le plus chaud et le plus aride de la planète, l'évaporation de l’eau par le canal est maximale. Un gâchis gigantesque en quelques centaines de kilomètres seulement va se jouer ! Ce que les ingénieurs égyptiens n’avaient pas anticipé, c’est également l’importance de l’infiltration de l’eau dans le sous-sol, malgré un revêtement du canal en béton. Et c’est à la faveur d’une mission spatiale, qu’en novembre 1998 des astronautes repèrent par le plus grand des hasards un premier lac naissant, sorti de nulle part, situé tout au Sud de l’Egypte, en plein désert du Sahara ! Intrigués, les observations se font plus régulières et fin 1999, trois nouveaux lacs sont repérés plus à l'Ouest du premier. Au total, une petite dizaine de lacs endoréiques se formera sur une superficie de 1 300 km², les derniers apparaissant entre septembre 2000 et mars 2001. Ils se nomment tous du même nom : les lacs de Toshka. Mais l’alimentation en eau du canal n’étant ni régulière, ni constante, et l'évaporation étant toujours très importante, dès 2005 certains lacs baissent rapidement et en 2006 leurs niveaux sont inférieurs à ceux observés en 2001 ! Plus étonnant encore, des zones humides et des champs de dunes se sont formées entre les anciens et les nouveaux rivages lacustres ! Le paysage se transforme en temps réel, et la toute nouvelle biodiversité avec.

Un lac endoréique est un lac duquel les eaux ne s’échappent ni en s’écoulant en surface, ni en s’écoulant en souterrain et pour lequel les apports d'eau ne sont perdus que par évaporation. Cela contribue en zone aride, à augmenter très rapidement la concentration des sels minéraux. Dans les cas où l'évaporation est supérieure à l'apport en eau, le lac devient rapidement salé, puis se transforme progressivement en un marais et finit par disparaître en laissant derrière lui des sols pollués et impropres aux cultures agricoles… C’est précisément ce que l’on observe à Toshka.

 

Le « Projet Nouvelle Vallée »

Cela n’empêche pas les différents gouvernements égyptiens de tenter le développement économique de la région, et d’essayer d'implanter tout autour de ces lacs des villes nouvelles et des exploitations agricoles et maraîchères en grand nombre. C’est maintenant le « Projet Nouvelle Vallée », lancé en 1997 par Hosni Moubarak. Il vise à porter la superficie des terres arables de 6 % à 35 %. Pour couronner le tout, on décide la poursuite de cette méga infrastructure vers le Nord du pays jusqu’à l’oasis de Kharga.

Il faut dire qu’au milieu des années 2005 et contrairement à toute attente, l’Egypte voit sa fécondité repartir à la hausse et le pays subit une « contre-transition démographique » dans toutes ses franges de la société. Son taux de natalité atteint 32 pour mille en 2012 et son indice de fécondité passe à 3,5 enfants par femme ! Le pays le plus peuplé du monde arabe ajoute 1,6 million de personnes chaque année à sa population. L'Égypte fait alors face à un grave problème : le pays a dix fois moins de terres arables que la Tunisie et sa population sera passée de 104 millions en 2020, à 198 millions en 2100. Il faut nourrir, abreuver, habiller, éduquer toutes ses bouches ! Il faut aussi du travail. Il faut enfin désaturer la vallée du Nil, surpeuplée. Le « Projet Nouvelle Vallée » devait permettre de répondre à tous ces enjeux.

 

Retrouvez l’image sur Google Maps !

Gilles Dawidowicz est géographe, Secrétaire Général de la Société astronomique de France

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